Pratiquer l'entretien centré sur la personne

Apports du counseling intégratif

Alain LEU

Des extraits du chapitre 2. Repères historiques et ancrages théoriques

2.3.   Les apports des évaluations des relations d’aide

 

Depuis les apports fondamentaux de ROGERS, qu’il a lui-même développés jusqu’à la fin de sa vie, le counseling est un mouvement qui ne cesse de s’enrichir de toutes les sources théoriques et techniques compatibles avec ses valeurs humanistes.

Dans ce chapitre, nous développerons rapidement quatre points fondamentaux nécessaires pour comprendre quelques présupposés théoriques à l’œuvre dans nos différentes postures de counselor, de formateur à l’entretien, de superviseur travaillant avec des professionnels.

  • Le premier point tentera de clarifier les lignes de force qui se dégagent des recherches sur l’efficacité des relations d’aide

  • Le second point consistera à montrer comment les recherches du courant actuel de l’intersubjectivité peuvent se transférer à la situation d’entretien de face à face

  • Nous mentionnerons ensuite quelques apports des approches cognitives et de la psychosociologie utiles en situation d’entretien

  • Enfin, les apports des neurosciences seront évoqués rapidement.

 

2.3.1.    L’évaluation des relations d’aide

 

Les recherches menées en counseling personnel - entendons thérapie - sont nettement plus abondantes que celles menées en counseling de carrière – entendons orientation, insertion. Cependant les résultats obtenus dans le champ du counseling personnel s’avèrent transférables au counseling en général. Ces questions complexes sont encore en débat, elles ont suscité de nombreux livres ou articles. Dans ce chapitre, qui emprunte beaucoup à GUILLON (2013a), nous nous contenterons d’un bref résumé renvoyant le lecteur qui souhaite approfondir à des publications spécialisées. (GUILLON, 2003, 2013 ; INSERM, 2004 ; THURIN, 2007).

 

Évaluation des psychothérapies

« En ce qui concerne les pratiques de soin, seules la médecine moderne et la psychothérapie ont été soumises à des recherches systématiques permettant d’évaluer l’efficacité de leurs interventions, et elles se sont toutes deux montrées efficaces, ce qui les distingue comme les seules pratiques dont l’efficacité a été démontrée scientifiquement. » (WAMPOLD, 2010[1] pp. 61-62)

 

Ces résultats se transfèrent au counseling en général (GUILLON, 2013a) : c’est un point important, à ne pas oublier en tant que praticien : nos interventions sont efficaces ! C’est cependant le résultat de longues recherches toujours en cours. La chronologie ci-dessous nous en livre les étapes importantes.

 

1936 : Dans un article sur l’efficacité des psychothérapies, Saul ROSENZWEIG (1936), psychologue américain, (1907–2004) émet pour la première fois l’hypothèse selon laquelle toutes les formes de psychothérapies obtiendraient des résultats équivalents. Il exprime cela sous forme d’une citation empruntée à Alice au pays des merveilles (Lewis Carroll, 1865) : «  At last the Dodo said: « Everybody has won and all must have prizes ». Nous verrons que 50 ans plus tard, la citation popularisée sous le nom « d’effet Dodo » a été reprise dans les articles de recherche sur l’efficacité.

 

1952 : Hans Jürgen EYSENCK (1916–1997) psychologue comportementaliste, britannique d’origine allemande, publie en 1952 un article sur l’évaluation de l’efficacité des psychothérapies qui déclenche une immense polémique (EYSENCK, 1952). Sa thèse tente de démontrer que la psychothérapie (entendons la cure par la parole « talking cure ») n’opère pas plus que le temps qui passe. Un phénomène important de rémissions spontanées s’observerait en deux ans d’attente pour près de deux tiers des consultants alors qu’ils ne sont pas pris en charge…

C’est l’époque aux États-Unis où les thérapies brèves se développent rapidement, entre autres pour répondre aux besoins de réadaptation et de réinsertion des soldats traumatisés qui rentrent dans un pays qui n’a pas vécu la guerre au quotidien. L’intérêt pour les thérapies se répand dans le grand public. L’article d’EYSENCK fait l’effet d’une bombe, il a un impact fort sur les compagnies d’assurances et autres organismes tiers-payant de prise en charge, qui remboursent les soins et s’inquiètent de leur efficacité (HILL & CORBETT, 1993/1996).

Ce contexte provoque de très vifs débats qui se poursuivent aujourd’hui. La question des pratiques fondées sur les preuves ou données probantes (evidence-based-practices) qu’il s’agisse de psychothérapie, de counseling ou de médecine sera au cœur des recherches.

 

1977 - Il faudra attendre 25 ans pour avoir des preuves !

 

La méta-analyse de SMITH et GLASS (1977) est habituellement considérée comme la première preuve tangible de l’efficacité des psychothérapies et du counseling.

La méta-analyse (l’analyse d’analyses), est une méthode quantitative qui permet de combiner les résultats de plusieurs études pour en faire une synthèse reproductible et quantifiée. Cette démarche permet d’obtenir une vision globale des apports de la recherche empirique dans un domaine donné. L’indice statistique utilisé pour standardiser les résultats des différents travaux et les rendre comparables est la taille de l’effet (Effect size ou taille de l’effet, permet de quantifier l’amplitude des différences observées). Les premières méta-analyses portent sur des centaines d’études.

Qu’apporte cette première méta-analyse ?

Sur la base de 375 études comprenant environ 25 000 participants, elle conclut aux effets bénéfiques de la psychothérapie.

Les résultats mettent en évidence des tailles de l’effet de l’ordre de 0.80. Des travaux récents, méthodologiquement plus rigoureux, estiment que la taille de l’effet de la psychothérapie est plutôt de l’ordre de 0.65 (LAMBERT & OGLES, 2004)[2]. Ces résultats indiquent que les psychothérapies représentent un type de traitement remarquablement efficace (efficacité absolue) pour une grande diversité de troubles psychiques (par exemple la dépression, les troubles anxieux, les troubles de la personnalité).

 

1977 à 2017 - Tout le monde a gagné

 

La question de la supériorité de certaines méthodes, approches et techniques n’a pas, depuis, quitté le devant de la scène. Depuis l’émergence des méta-analyses, on assiste à une véritable « guerre » où les tenants des différentes approches théoriques se critiquent réciproquement, parfois de façon très virulente, pour mettre en avant la supériorité de leur école.

Ce n’est pas le lieu de développer cette problématique ; nous résumerons cette guerre en nous référant à la conclusion suivante explicitée dans le Handbook of Psychotherapy Research de GARFIELD et BERGIN, au chapitre rédigé par LAMBERT et OGLES, (2004, p. 166) considérés comme faisant autorité par la très grande majorité des chercheurs en psychothérapie au sein de la communauté internationale : « lorsqu’on examine les études de bonne qualité méthodologique qui comparent les différentes orientations thérapeutiques, on doit constater que les différences sont régulièrement faibles ou négligeables ». Comme ROSENZWEIG l’avait anticipé : « Everybody has won and all must have prizes ». Toutes les formes de psychothérapies, à partir du moment où elles sont menées de bonne foi et avec compétences, obtiennent des résultats sensiblement équivalents.

 

Quelles conclusions en tirer ?

 

Ces résultats se transfèrent et se généralisent aux relations d’aide, aux entretiens de counseling. (GUILLON 2013a). Nous pouvons déjà en déduire que l’approche proposée dans ce livre, même si elle est apparue pertinente à l’auteur, n’est pas supérieure aux autres, du point de vue de son efficacité.

Ces résultats ont eu pour effet de développer un certain nombre d’alternatives qui cherchent à éviter l’allégeance à une seule école théorique et surtout à utiliser au mieux les ressources des différentes approches. Parmi ces évolutions, nous examinerons rapidement : 1) la théorie des facteurs communs, 2) l’approche intégrative, 3) la position théorique défendue entre autres par Conrad LECOMTE, qui explique les différences de résultats obtenus par la qualité de relation offerte par le praticien.

Ces postures théoriques servent pour partie de références au counseling tel que nous le pratiquons.

 

2.3.2.      La théorie dite des « facteurs communs »

 

L’hypothèse à l’origine des recherches sur les facteurs communs est la suivante : si on ne parvient pas à départager les différentes écoles psychologiques, c’est que, malgré les caractéristiques spécifiques à chaque approche, mises en exergue pour valoriser les différences, il existe certainement des facteurs communs à toutes les situations de relation d’aide. Ce seraient ces facteurs qui, pour l’essentiel, agissent.

 

Il s’agit ici d’exposer l’essentiel des apports de ces méta-analyses, utilisables pour la situation d’entretien en mentionnant les principaux facteurs permettant d’expliquer l’ouverture et le changement du consultant en relation d’aide. Les facteurs dits, hors counseling sont les plus importants. Ils sont liés aux caractéristiques du consultant, à son contexte de vie (qui peut être soutenant ou délétère) et en particulier au soutien social dont il bénéficie. Ces caractéristiques peuvent expliquer pour partie le changement ou la stagnation, et justifient partiellement la thèse d’Eysenck (1952). Elles seront développées dans la partie « ressources du consultant et de son contexte » (cf. 7.4.1.2.).

 

  • Le premier point important, d’une grande banalité, mérite cependant d’être pris en compte : la plus grande part du changement obtenu au cours d’une relation d’aide, dépend de la dynamique du consultant. Cette dynamique est en lien avec ses attentes, sa motivation, ses ressources personnelles, la gravité des difficultés en jeu, l’importance du poids du contexte socioéconomique. Ce sont les principales variables du consultant. À l’évidence, il est plus facile d’aider une personne Jeune, Active, qui Verbalise, qui est Intelligente et Socialisée (JAVIS, disent les Québécois) que son inverse. Tous les praticiens savent qu’il est des personnes faciles à aider (parce qu’elles sont motivées et qu’elles ont des ressources) et d’autres pour lesquelles c’est très difficile. Ils connaissent par ailleurs l’importance des contextes plus ou moins favorables, plus ou moins pathogènes…

 

  • Une autre part, moins importante, mais non négligeable, est en lien avec les qualités relationnelles du praticien. Il s’agit de sa capacité à entrer en relation, à mettre en œuvre une alliance de travail, à renouer la relation en cas de rupture. L’importance de la qualité de la relation, même si elle n’est pas mentionnée par certaines approches psychologiques, est de fait, au centre du travail, elle en est la composante initiale et indispensable. C’est elle qui va permettre de mobiliser les ressources du consultant, de dynamiser les autres facteurs, et c’est d’elle dont dépend la qualité de l’alliance de travail qui se noue entre le professionnel et son consultant. Il semble donc important de consacrer du temps, lors des formations à l’entretien, au développement des capacités relationnelles et à la capacité à réguler l’alliance de travail. S’il y a une « expertise » à développer chez un psychologue, ce serait être expert de la relation et surtout, expert de soi-même en relation.

 

Cette relation met en jeu des processus d’inter-influence mutuelle (cf. 4.2. et 4.3.). Dans la relation, les deux personnes sont en jeu et l’engagement du consultant dans le travail qui va se déployer se détermine essentiellement autour de trois qualités qu’il attendrait du praticien : la capacité à entrer en relation (les chercheurs québécois parlent « d’attractivité »), la confiance qui s’instaure (le non-jugement, le respect, l’acceptation) et l’expertise qui génèrent de la crédibilité que le consultant attribue au professionnel (Lecomte & Castonguay, 1987). Se retrouve, ici, mais objectivées au travers d’études statistiques, l’essentiel des conditions « facilitantes » définies par Rogers.

 

  • Une troisième part, moins importante encore, est attribuée aux techniques et aux théories (différentes selon les écoles psychologiques). La théorie constitue la base de la formation universitaire des psychologues, cette base est incontournable, c’est un savoir important mais qui a finalement un impact limité dans l’efficacité pratique. Il est cependant important que le praticien assimile des techniques et se forge ou s’approprie une (des) théorie(s) psychologique(s) avec lesquelles il se sent en congruence, afin que leurs effets puissent entrer en synergie avec la qualité de la relation. Notre approche intégrative, utilisant parmi d’autres les outils conceptuels de la psychologie du soi et du courant de l’intersubjectivité, correspond à cette recherche de congruence. Encore faut-il bien préciser ce que sous-tend l’aspect théorique. En effet, l’observation des praticiens montre que bien souvent l’affirmation d’appartenance à un courant est contredite par une pratique quotidienne correspondant à une théorie implicite qui guide les attitudes du psychologue plus que la théorie « officielle » revendiquée. Mettre à jour ses propres théories implicites, accorder ses attitudes et ses positions théoriques pour parvenir à une congruence d’ensemble n’est pas facile et oblige à confronter sans cesse les rapports entre pratique et théorie ; c’est un des aspects de nos formations et supervisions professionnelles.

 

En résumé, c’est dans la dynamique de l’entretien que le consultant peut mobiliser ses ressources. C’est lui l’élément central important, le praticien ne peut que lui proposer des conditions favorables grâce à ses aptitudes relationnelles, aidées cependant par ses repères théoriques. Il s’agit bien d’une dynamique, cela signifie entre autres, qu’un facteur statistiquement moins important (la théorie par exemple) peut jouer un rôle déclencheur qui peut mobiliser les ressources du consultant.

Notre démarche prend en compte ces facteurs en étant attentifs aux ressources du consultant (cf. 7.4.1.2.), en insistant sur l’importance de la relation et de l’alliance de travail (cf. 5.4. et 5.5.), en proposant des repères théoriques congruents avec les options relationnelles (cf. chapitre 4).

 

 

2.3.4.     Eclectisme et intégration

 

S’appuyant sur le même constat de l’absence de supériorité d’une approche psychologique par rapport à d’autres, les approches éclectiques et intégratives tentent de prendre en compte les différentes façons d'expliquer le fonctionnement humain. Elles empruntent aux diverses écoles, différentes théories et techniques en sachant qu’aucune ne détient à elle seule « la vérité », qu’il s’agit de différentes façons de penser l’humain.

En France, ces approches se généralisent et apparaissent comme une des caractéristiques de l’exercice professionnel : à lire les annonces des psychologues et des psychothérapeutes, on perçoit clairement une attitude de plus en plus fréquente des praticiens en exercice qui consiste à multiplier les approches et les techniques, cela dans un souci empirique de plus grande efficacité par rapport à la demande des consultants. Les « mélanges » éclectiques souvent proposés par les praticiens concernent principalement les courants psychodynamique, cognitivo-comportemental, humaniste, systémique, s’y ajoutent souvent l’hypnose Ericksonienne et l’EMDR.

L'éclectisme, ne correspond pas à une théorisation d’ensemble. Le praticien qui s’en inspire utilise des techniques de manière empirique, pragmatique, en fonction du consultant (de sa demande, de sa problématique, de sa personnalité) et de son expérience. On pourrait considérer l'éclectisme comme un premier niveau de la pratique intégrative, le plus fréquent et le plus répandu. Souvent considéré comme une approche technicienne, l’éclectisme est parfois critiqué par son absence (supposée) de conception profonde de l’humain.

 

Les approches intégratives, tout en tenant compte des résultats des recherches sur l’efficacité des thérapies, cherchent à dépasser l’éclectisme, en réorganisant diverses théories dans un ensemble qui se veut cohérent. Notre approche de l’entretien se situe clairement dans une posture intégrative : les chapitres 4, 5, 6 et 7 illustrent cette affirmation.

 

Le mouvement intégratif apparu dans les années 1970 en Amérique du nord s’y est développé pour y prendre une place importante depuis les années quatre-vingts. La psychothérapie intégrative est un courant important de la psychothérapie actuelle, un certain nombre d’associations s’en réclament ainsi que des publications (CHAMBON & MARIE CARDINE, 1999 ; LECOMTE & CASTONGUAY, 1987 ; NORCROSS & GOLDFRIED, 1998 ; PAGÈS, 1993).

« L'approche épistémologique des savoirs dans les sciences humaines et en psychothérapie montre que les métathéories à prétention globalisante ont disparu pour laisser la place à de multiples théories partielles ; beaucoup de ces théories présentent un degré de validité tel qu'elles ne peuvent être ignorées par un professionnel consciencieux et que les prétentions hégémoniques des unes par rapport aux autres n’ont plus de légitimité heuristique.

La psychothérapie intégrative et multiréférentielle est née du constat fait par de nombreux praticiens et chercheurs en psychothérapie de la richesse des apports provenant de ces courants, théoriques divers… » Site de la Fédération Française de Psychothérapie Intégrative et Multiréférentielle[3].

Prenant en compte ces données, l’approche intégrative ne vise plus à se situer dans une seule école en se définissant par la différence ou par l'opposition, il s'agit au contraire de voir, au-delà des appartenances, comment chaque école et chaque théorie peut permettre une meilleure compréhension de la personne.

 

 

2.4.   Un counseling intégratif

 

Le counseling tel que nous le pratiquons, d’essence intégrative, emprunte à divers courants : psychodynamique, cognitif, comportementaliste, humaniste existentiel, systémique, psychosocial, etc. Chaque approche offre une explication valable du comportement, et se trouve enrichie lorsqu'on l'intègre sélectivement aux autres. Cependant, leur intégration, soutenue par l’intuition du praticien, requiert une grande culture psychologique qui oblige à une éthique particulière consistant à dialoguer avec des collègues de différentes orientations, et à se tenir au courant des développements des recherches dans différents domaines.

Dans ce chapitre, nous nous restreindrons à mentionner quelques apports concernant notre approche, empruntés aux références suivantes :

  • Les propositions de Conrad LECOMTE, concernant l’influence du praticien

  • le courant de l’intersubjectivité, (ses apports concernant la relation, mentionnés dans ce chapitre, seront repris et développés au chapitre 4)

  • la psychologie cognitive, la psychosociologie

  • la neuropsychologie.

 

Ces apports, ainsi que ceux mentionnés dans la partie technique, sont utilisés pour comprendre la relation, avoir des repères sur nos fonctionnements mais pas comme expertise concernant le consultant, qui redisons-le, dans l’approche du counseling est expert pour lui-même.

 

Nous verrons aux points 5.2 et 7.4, comment cette approche intégrative utilise des repères théoriques et techniques provenant de différents courants : à propos de la structuration en trois phases des entretiens (et des présupposés théoriques qui la sous-tendent), au sujet de la compréhension multidimensionnelle de l’expérience du consultant (dimensions affective, cognitive, comportementale, somatique et contextuelle-relationnelle) et enfin à propos du changement (chapitre 6).

 

2.4.1.    Les propositions de Conrad LECOMTE

 

Conrad LECOMTE se situe dans le courant intégratif[4]. Il fait partie des chercheurs qui mettent l’accent sur l’importance de la personne du praticien comme facteur déterminant dans la relation d’aide[5]. Cette perspective, qui met l’accent sur l’importance des ressources personnelles et relationnelles du praticien, bien qu’elle soit peu analysée dans les recherches, s’avère féconde. Elle étaye notre travail de formation centré sur le développement des qualités relationnelles du praticien.

Les techniques spécifiques, l’expertise, l’expérience et la formation du counselor ont un impact certain sur les résultats des relations d’aide, mais c’est le facteur «intervenant» qui, selon les recherches, explique le plus la variabilité des résultats obtenus. Il a été démontré que des intervenants ayant des formations comparables n’obtiennent pas des résultats équivalents ; certains d’entre eux obtiennent significativement plus de résultats positifs avec la majorité de leurs consultants (ANDERSON et al, 2010 ; LECOMTE, 2009 ; LUBORSKY et al. 1997).

Ces études sont complexes à mener car on sait par ailleurs que les qualités « statiques » des intervenants, étudiées hors du contexte des entretiens, c’est-à-dire hors de la dynamique relationnelle praticien/consultant, ne semblent pas avoir de pertinence clinique et statistique.

 

Comment expliquer ces différences ? Que font les intervenants « efficaces » ?

 

Les propositions qui vont suivre, qui tentent de décrire « l’intervenant efficace », correspondent plus à un objectif idéal qu’à des compétences immuables.

 

  • Ils mettent l’accent sur la relation en intégrant relation, cadre, technique et théorie

« Ce critère de la relation et de la contribution du psychothérapeute à son établissement est donc le meilleur critère pouvant servir à distinguer un psychothérapeute efficace… » (LECOMTE, SAVARD, DROUIN & GUILLON, 2004, p 80). Toutefois, la contribution du professionnel s’effectue dans le cadre d’une relation, d’une interaction praticien/consultant, dans toutes ces études, il apparait que c’est la perception subjective du consultant qui est déterminante.

Les intervenants efficaces ont développé la capacité à réguler la relation praticien/consultant de manière constante, c'est-à-dire d’instant en instant, en tenant compte des fluctuations inévitables. Ils valident l’expérience du consultant, lui font vivre l’expérience d’être vraiment entendu, compris de façon soutenue. C’est une expérience rare qui fait dire : « Non seulement vous m’entendez, me comprenez, mais je sens que nous sommes ensemble ».

- Ils intègrent relation et techniques : c'est-à-dire qu’ils maintiennent un dialogue émotionnel en interaction constante et ceci de manière indissociable avec le déroulement de l’entretien.

- Ils tiennent leur cadre avec flexibilité en étant disponibles aux fluctuations émotionnelles.

- Ils utilisent les théories de manière souple en restant disponibles émotionnellement.

- Ils font preuve de sensibilité et d’attention au vécu du consultant, à leur propre vécu de la relation, et dans ce contexte, utilisent des interventions et des techniques ajustées et cohérentes avec l’expérience du consultant.

 

  • Ils attachent de l’importance à l’alliance de travail

L’alliance de travail sera explicitée au chapitre 5.4. Disons pour introduire ce concept qu’il s’agit d’une entente réciproque sur les objectifs et les tâches à mener ensemble tout en étant en accord sur le lien qui va réguler la relation d’entretien.

L’ensemble des publications scientifiques suggère que la qualité de l’alliance de travail est associée de façon constante à l’obtention de résultats positifs. Plus l’alliance de travail est positive, moins il y a d’abandons et plus il y a de résultats positifs (LECOMTE, SAVARD, & GUILLON, 2011).

Les intervenants qui obtiennent de façon soutenue des résultats positifs sont ceux qui facilitent la qualité de l’alliance de travail et l’engagement émotionnel du consultant (CASTONGUAY CONSTANTINO, & GROSSE HOLTFORTH, 2006). Cela repose sur une capacité à gérer souplement une alliance de travail en maintenant un lien émotionnel fiable et un accord sur les objectifs et les tâches.

 

  • Ils ont développé la capacité à réguler les inévitables ruptures relationnelles

L’interaction complexe entre l’expérience subjective du consultant et celle de l’intervenant conduit inévitablement à des moments de tension, voire de ruptures et d’impasses relationnelles. Un certain nombre de nos consultants ont vécu des expériences d’invalidation, de découragement, d’échec, de perte d’emploi, de maltraitance, certains sont gravement malades. Il est difficile d’établir puis de maintenir avec eux de façon durable un climat relationnel de confiance et de sécurité. Ils font vivre des fluctuations relationnelles au praticien, qui de son côté peut éprouver de la difficulté à se réguler. Il peut de ce fait, lui aussi, induire des ruptures.

De nombreux consultants disent vivre des sentiments négatifs lors des entretiens. Une partie des professionnels perçoivent le phénomène mais n’arrivent pas à intervenir de façon pertinente et constructive. Une minorité d’intervenants reconnaissent le phénomène et savent intervenir avec compétence (SAFRAN, MURAN, & EUBANKS-CARTER, 2011).

Les counselors efficaces sont ceux qui arrivent à créer un processus d’exploration et de compréhension de ces ruptures en suscitant la participation active de leurs consultants pour dénouer les impasses relationnelles et leur donner du sens. (LECOMTE, SAVARD, DROUIN, GUILLON & 2004, p. 82).

 

  • Ils poursuivent leur développement professionnel et personnel tout au long de leur carrière

C’est aussi leur engagement continu et soutenu à s’améliorer professionnellement qui caractérise ces professionnels. Cet engagement s’exprime par leur passion d’apprendre, par la capacité à vivre des expériences tout en se maintenant en ouverture émotionnelle, à être sensible aux feedbacks apportés par les autres.

Au cœur de ce processus d’apprentissage continué, de nombreux auteurs soulignent l’importance de promouvoir le développement de la conscience réflexive (KUENZLI-MONARD, 2006 ; LECOMTE et al, 2004. p. 86 ; SCHÖN, 1984).

En complément à leur conscience de soi en relation (qui se joue dans l’ici et maintenant de l’entretien, cf. 7.2.3.), à la capacité à s’autosuperviser (travail personnel régulier à effectuer après avoir vécu un entretien), ils ont recours à la supervision autant que nécessaire. La supervision clinique constitue un lieu privilégié pour favoriser le développement de l’efficacité professionnelle ainsi définie. Selon Conrad LECOMTE, elle est le processus le plus déterminant du développement de l’identité et de la compétence professionnelle (cf. 8.1 et 9.1.4).

Ces compétences et qualités repérées à propos des professionnels efficaces serviront de guide lorsqu’il sera question de formation à l’entretien (cf. chapitres 7 et 8).

 

 

2.4.2.   Les apports des théories de l’intersubjectivité

 

Par rapport à la psychologie individuelle, l’intersubjectivité renvoie à une « psychologie à deux personnes ». Le courant de l’intersubjectivité met en lumière deux aspects relationnels importants pour le praticien de l’entretien :

  • La fonction essentielle des relations intersubjectives lors du développement de la personne, dès la petite enfance, puis tout au long de la vie,

  • L’importance des relations vécues dans l’ici et maintenant de l’entretien.

Sans y adhérer de manière absolue (faut-il rappeler la parole attribuée à Donald HEBB neuropsychologue : « les théories sont de bons serviteurs mais de mauvais maîtres »), le courant de l’intersubjectivité (Orange, Atwood, & Stolorow, 1997 ; Buirski & Haglund, 2001 ; Lecomte & Richard, 2006), dans la mesure où il conceptualise les phénomènes relationnels nous semble le plus à même de rendre compte de ce qui se passe en entretien de face à face, situation d’inter-influence mutuelle où deux personnes vont tenter de se comprendre.

L’ensemble des recherches menées par ce courant, validées par les praticiens, s’accordent maintenant sur ces données : les interactions positives qui apportent de la « nourriture affective[6] » sont essentielles à la personne, ont un rôle prépondérant dans son développement et le maintien de son équilibre ; c’est dans le lien à l’autre, aux autres, que la personne forge la structure de sa personnalité et c’est dans le lien à l’autre que s’ouvrent des possibilités de changements. Ces propositions seront développées au point 4.3.

En lien avec les apports de ROGERS, qui « replace la personne au centre du dispositif d'aide qu'il déconstruit au profit d'une relation » (Catherine TOURETTE-TURGIS 1996, p. 11), le counseling s’inscrit, sans le formaliser, dès 1942 (date d’édition de « Counseling and Psychotherapy » l’un des ouvrages majeurs de ROGERS) dans le courant de l’intersubjectivité.

A l’origine, le terme « intersubjectivité » appartenait aux philosophes. Il s'est répandu suite aux recherches de HUSSERL sur la constitution de l'alter ego et de HEIDEGGER sur la coexistence et l'être-avec-autrui. N’oublions pas que ROGERS s’est intéressé à la phénoménologie et qu’il a aussi été attentif aux thèses personnalistes de BUBER (BUBER. 2012).

Dans le champ de la psychologie, le premier grand théoricien de l’intersubjectivité est certainement Harry Stack SULLIVAN[7] (1892-1949), psychiatre et psychanalyste américain. Ses apports sur l’importance de la relation et de l’empathie, bien que méconnus à l’époque, trouvent un second souffle avec le développement actuel du courant intersubjectiviste.

Dans ce courant, nous ferons essentiellement référence à KOHUT[8], initiateur de la psychologie du soi (le soi, c’est la personne en relation) dont l’approche sera développée au point 4.4.

A ce courant intersubjectif, peut se rattacher l’approche des théoriciens de l’attachement : BOWLBY, AINSWORTH, et tout son développement actuel, (mentionnons en France GUEDENEY, N. GUEDENEY, A. 2009).

Nous ferons également référence à Daniel STERN (1997) reconnu pour ses recherches sur les relations dans la petite enfance.

Parallèlement à ces recherches, un courant important de la psychanalyse américaine s’est intéressé aux phénomènes relationnels et à l’empathie pour travailler la cure, se plaçant ainsi de fait, dans le courant de l’intersubjectivité (Buirski, P. et Haglund, P., 2001).

Prenant naissance aux États-Unis vers la fin des années 30, en même temps qu’en Angleterre avec les théoriciens de la relation d’objet (dont WINNICOTT), cet ensemble de courants met l’accent sur l’importance des besoins en relation.

 

Ce rapide et non exhaustif recensement témoigne bien de ce qu’un examen plus approfondi de la littérature psychologique et psychothérapeutique révèle : le concept de relation constitue un point d’ancrage cohérent et commun à un ensemble d’approches. Actuellement, si les différentes approches intégratives utilisent diverses perspectives concernant le fonctionnement humain, elles le font toujours à partir d’un point de vue central, stipulant que la relation est cruciale.

Ces approches intersubjectives pourraient se résumer ainsi : elles font l’hypothèse que les personnes possèdent certaines prédispositions biologiques et génétiques à la naissance et qu’elles ont une tendance à la réalisation de ces potentiels (tendance actualisante de ROGERS). La manière dont ces potentiels se développent dépend en grande partie de l’environnement.

L’environnement, peut améliorer ou entraver le mouvement inné qui est dirigé vers la vie et le développement. Les environnements favorables satisfont suffisamment les besoins biologiques de bases (nourritures, etc.) ainsi que les besoins affectifs (relations caractérisées par l’acceptation de l’autre, l’amour, le soutien, la sécurité, les encouragements, la reconnaissance, les défis appropriés). Lorsque les nourrissons et les enfants vivent dans un environnement « suffisamment bon »[9], leurs potentiels se développent naturellement. Aucun environnement n’étant parfait, il a besoin d’être suffisamment bon. Par contre, lorsque l’environnement amène à vivre trop d’interactions négatives, n’apporte pas le minimum de « nourriture affective », le développement est entravé.

 

Dans ce contexte, les premières expériences relationnelles influencent l’attachement, le sens de soi et l’estime de soi ; elles sont essentielles pour poser les bases du fondement de la personnalité.

Cependant, quelles que soient ces bases, les personnes conservent la possibilité de pouvoir changer et de s’adapter tout au long de leur vie, dans les limites posées par leurs dispositions biologiques et leurs premières expériences.

Ainsi, même si les fondations sont posées, demeurent des circonstances dans lesquelles les personnes peuvent changer, grandir et se développer. L’entretien, de par la qualité relationnelle qu’il propose est potentiellement l’une de ces circonstances. Certes les personnes ne peuvent pas complètement transformer leur personnalité, et ce n’est pas l’objectif, mais elles peuvent commencer à mieux accepter qui elles sont, et parvenir à tirer un meilleur parti d’elles-mêmes.

C’est en accord avec cette posture théorique que nous utilisons un certain nombre de concepts appartenant au courant intersubjectif pour comprendre les phénomènes relationnels qui agissent lors d’un entretien. Ces concepts constituent un des fondements théoriques central de notre approche, ils nous amènent à placer la qualité relationnelle au centre de notre travail. Nos conceptions de la relation seront développées au chapitre 4.

 

2.4.3.     Les apports des approches cognitives et de la psychologie sociale

 

L’entretien de counseling est une approche psychologique, centrée sur la personne, clinique par l’écoute qu’elle mobilise, et sociale par son rapport à la réalité dans laquelle le consultant s’insère. Son objet de travail s’articule autour de la transaction personne environnement.

Le counselor écoute, facilite la relation, s’approche de la subjectivité du consultant, mais il tient compte du réel. Pour ce faire, il a besoin de repères pour comprendre, analyser la situation, évaluer, mesurer son impact, etc. Pour aborder cette dimension, nous avons recours à un certain nombre de concepts appartenant au champ de la psychologie sociale et de la psychologie cognitive. Ils constituent autant de points de vigilance qui guident l’attention du professionnel.

Ces approches psychologiques couvrent de vastes domaines qui dépassent largement le propos de ce livre. Il est simplement question ici d’en extraire quelques données utilisables lors d’un entretien. Dans ce but, nous allons présenter rapidement quelques concepts importants en nous focalisant sur certains apports de ces

disciplines au sujet des biais cognitifs et leurs impacts. Il s’agit d’une présentation brève, cependant dans la pratique, ces concepts devraient être intégrés par le professionnel afin d’être utilisables dans l’ici et maintenant de la situation d’entretien.

Ces biais fonctionnent d’autant plus que le counselor est amené à travailler rapidement et dans l’urgence. En situation, il est indispensable, quelle que soit l’urgence, de savoir prendre le temps pour permettre que fonctionne ce que Daniel KAHNEMAN (2012) nomme « le système 2 », qui analyse les informations disponibles, les complète éventuellement, et les traite avant d’agir, plutôt que de s’en remettre au « système 1 » qui est très rapide et demande peu d'efforts mais fonctionne de manière automatique, involontaire, intuitive avec une forte composante émotionnelle.

 

2.4.3.1. Quelques apports de la psychologie cognitive concernant les biais cognitifs et leurs impacts

En situation de face à face, nous, produisons sans cesse des évaluations, des hypothèses, par rapport aux ressources/limites du consultant (cf. 7.4.1.2), à une décision à prendre, aux suites à donner à l’entretien. Nous cherchons à comprendre et décrire une dynamique individuelle.

Il est important pour le praticien d’avoir conscience du fait que les connaissances qui nous servent pour tenter de comprendre et pour évaluer une situation, sont organisées en structures cognitives, structures dynamiques qui déterminent et filtrent les informations, les transforment, leur donnent du sens. Ce qui sous-tend ces structures ce sont des schémas, des théories implicites, des stéréotypes, des préjugés : ils induisent des fonctionnements et des biais plus ou moins conscients qui limitent notre appréhension de la réalité. Ces fonctionnements et biais sont ceux du praticien mais aussi ceux du consultant. Nous sommes donc face à ces questions : comment éviter autant que possible nos propres biais ? Que faire de ceux que nous percevons chez nous sans pouvoir les éviter ? Que faire de ceux que nous percevons chez le consultant, qui limitent son degré de liberté ?

 

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[1] Traduction personnelle.

[2] Pour approfondir cette question, voir GUILLON (2013a) pp. 102-111.

[3] http://www.ffrapim.online.fr/About/about.html 29.06.2020

[4] LECOMTE. G, & CASTONGAY. L.G. (1987). Rapprochement et intégration en psychothérapie : psychanalyse, behaviorisme et humanisme. Montréal : Gaétan Morin.

[5] LECOMTE, C., SAVARD, R., DROUIN, M.-S., & GUILLON, V. 2004. Qui sont les thérapeutes efficaces ? Implications pour la formation en psychologie. Revue québécoise de psychologie (2004), 25(3), 73-102.

LECOMTE, C. (2009). La clé d’une thérapie réussie ? Le thérapeute ! In « Les psychothérapies. Guide et bilan critique ». Sciences Humaines, Grands Dossiers N°15, Juin, juillet, août 2009, 32-33.

[6] Terme employé par Boris CYRULNIK et qui sera précisé au chapitre 3.3.

[7] Harry Stack SULLIVAN, psychiatre et psychanalyste américain, né le 21 février 1892 à New York et mort le 14 janvier 1949 à Paris, met en avant l’importance des aspects interpersonnels dans le développement humain. Il s’applique à démontrer combien les expériences relationnelles et culturelles déterminent la personnalité des individus.

[8] Heinz KOHUT (1913-1981). Né à Vienne, il fuit le nazisme. Après un rapide séjour en Angleterre, il s’installe aux Etats-Unis en 1940 où il devient psychanalyste puis enseignant et responsable de l’Institut de Chicago. Il introduit l’usage de l’empathie dans la cure analytique.

[9] Cf. la notion de « mère suffisamment bonne » chez Winnicott (1988 ; 1989 ; 2002)